Comment se débarrasser définitivement des cyclistes

La Tribune du pays roman 23 avril 2005

Vous vous demandez certainement pourquoi, dans nos villes autrefois si bien conçues pour le trafic automobile, il est fréquent de rencontrer encore et fréquemment d’étranges machines laides, silencieuses, non polluantes, lentes et mues par la seule force des mollets. Ces « bicyclettes » ou « vélocipèdes », plus communément appelés « vélos », sont les vestiges obsolètes d’une civilisation arriérée.

L’après-guerre en Europe et la possibilité pour les revenus modestes d’acheter une voiture avaient permis de faire quasiment disparaître de nos paysages cette disgracieuse mécanique. Le spectacle de la sortie des usines des ouvriers au guidon de leur vélo était relégué aux archives photographiques. Comme on pouvait le dire en France à l’époque, les seuls cyclistes qui restaient étaient ceux qui n’avaient pas encore été écrasés par une voiture ou ceux qui faisaient le Tour de France… Il est agréable de voir que la même chose se produit actuellement en Chine, la vision de la ville chinoise ressemblant de moins en moins à ce spectacle de cloportes à pédale. Et en plus, ils n’ont pas de Tour de Chine.

Automobilistes, associations de promotion de la future, entreprises de travaux publics, pouvoirs publics et constructeurs, mobilisons-nous ! Pour finir le travail d’éradication nécessaire de ce phénomène et pour que règne enfin l’ère de la bagnole, je vous propose d’examiner les mesures suivantes, urgentes et nécessaires :

- Ne pas installer de pistes cyclables sur les artères les plus denses.
Cette méthode a un double avantage : seuls les cyclistes les plus expérimentés ou les plus suicidaires se lanceront dans le trafic, les autres éviteront le danger en circulant sur les trottoirs. Les premiers viendront gêner les automobilistes qui ont une envie légitime d’appuyer sur le champignon et ne comprennent pas que de tels véhicules préhistoriques viennent empiéter sur leur domaine, les seconds seront en conflit avec les piétons qui sont, c’est bien connu, des automobilistes à pied ou des frustrés des transports publics.

- Installer des pistes cyclables
Voilà la méthode la plus subtile, qui peut se décliner en plusieurs variantes.

- Pistes cyclables réduisant la chaussée praticable pour les autos.
Les conducteurs vont avoir comme réaction : « grrr, ils auraient pu faire deux voies ici, et toi, le vélo, t’as pas intérêt à sortir de tes lignes, sinon…, tout ce fric pour faire ces travaux, déjà que le bus à une voie réservée, bientôt ils feront une piste pour les rollers et les poussettes !». En plus ça permet de mettre dans les pattes des cyclistes les scooters, de plus en plus nombreux, ravis de doubler les bagnoles par la piste cyclable (« zut c’est quoi ce tricycle qui bouche le passage ! »). En plus, les pistes cyclables font d’excellentes places de stationnement provisoire (« je mets les feux de détresse et ça passe, les vélos n’ont qu’à s’écarter », voir plus haut).

- Pistes cyclables en site propre venant déboucher sur un « cédez le passage » en faveur des automobiles.
Excellent ! Vous imaginez l’accélération nécessaire à un vélo pour se glisser dans le trafic !

- Pistes cyclables à contresens.
Alors là, on touche à la perfection. Entre les automobilistes, voyant sans comprendre arriver en face des vélos dans des rues trop étroites pour se croiser, et les passagers des voitures qui ouvrent la portière en regardant logiquement vers l’arrière, c’est un lieu de conflit et d’accident privilégié.

- Pistes cyclables « en pointillé ».
Un classique, un must. Il suffit de mettre en confiance le bipède pédalant sur une portion de piste, puis d’interrompre la signalisation aux endroits où la circulation automobile est la plus dense. Une variante consiste à arrêter les lignes jaunes en face d’une place de stationnement. La classe.

- Verbaliser les cyclistes
Facile : placez une armada de policiers au bord d’une voie de tram sans piste cyclable, les amendes permettront de financer les travaux de réfection de notre joli goudron. La loi est la loi, les automobilistes payent déjà bien assez en contravention et en droit de stationnement. Il paraît qu’en Hollande, certains centres-villes définissent une zone de circulation où il n’y a pas de priorité, pas de signalisations, pas de flics, tous les usagers (piétons, cycles, automobiles, transports publics) ont les mêmes droits et doivent se céder le passage. Ils appellent ça des « espaces partagés ». Conneries.

- Voler les vélos
A Strasbourg, première ville cyclable de France avec ses 440 Km d’itinéraires cyclistes, l’espérance de vie d’un vélo, avant qu’il soit volé, est de quelques mois en moyenne. Sachant qu’un quart des personnes qui se font régulièrement voler leurs vélos renonce à en faire, c’est certainement une piste intéressante. La police a déjà beaucoup de travail pour retrouver les voitures volées.

- Placer des pièges
Un cycliste n’a pas de carrosserie, juste parfois un casque ridicule en polystyrène. Faites le tomber plusieurs fois, organisez des accidents, voilà une méthode radicale pour calmer les extrémistes. Une première idée, déjà pratiquée, consiste à utiliser les conditions climatiques : en cas de neige, les chasse-neige, peu mobiles, se contentent de déneiger les voies en ligne droite. Des plaques de verglas résiduelles se forment aux intersections (voir illustration) et les cyclistes qui désirent tourner se retrouvent en déséquilibre sur la plaque, alors que les voitures ont au moins deux roues sur la partie nettoyée de la chaussée. Radical, efficace. Si vous laissez geler encore quelques jours les plaques d’angle, l’effet est garanti. Vous me direz que cette méthode fait tomber aussi les deux-roues motorisés. C’est vrai, mais il faut savoir faire des sacrifices.

Encore plus fort ! Faites des chantiers qui viennent interrompre les pistes cyclables, sans signalisation en amont et sans éclairage (voir première photo). Un chef-d’œuvre de précision, une nasse à cyclistes !

Allez, encore un effort, l’automobile finira par triompher !

ojm